
- Allez, grimpe.
Encore étourdi, je monte dans le véhicule où une chaleur sèche m'accueillait, comme si le radiateur était placé sous le montant de la portière. Je claque la porte et je m'oblige à respirer moins profondément pour ne pas être écœuré.
- Bon on y va.
- Attend, éteins les phares et roule doucement.
- Wech t'as craqué ?!
- Fais ce que je te dis, roule doucement et éteins les phares.
- T'sais quoi, coupe le moteur !
Ganvaldez rigole. Je me répète :
- On est en pente, tu laisses coulisser ta voiture jusqu'au bout puis tu démarres quand ce sera nécessaire. Ça sert à rien de rouler les phares éteints avec zenzla qu'elle fout...
Sa voiture grinçait périodiquement, même à l'arrêt, comme si des pièces se frottaient à chaque explosion du moteur.
Il coupe le moteur et tire le frein à main, et la voiture recule doucement. Il tourne le volant délicatement pour la rabattre de telle sorte qu'elle ait la même direction que la pente. Darius sourie : il allume l'autoradio pour y glisser la bande originale de notre fuite.
Un silence. Six notes de basse répétées périodiquement s'échappent aux quatre coins de l'habitacle. La confidentialité de la situation jusqu'à présent leurrée par l'esprit de groupe et les rires d'Alhassane, s'impose d'elle même : l'euphorie s'est diluée pour ne laisser que quatre personnes captivées par les manœuvres du conducteur. Maintenant les cuivres, comme un cri dans la nuit, un hurlement plaintif, semble nous apostropher : « Qu'est ce que vous foutez là bande de baltringues ». La musique du contenant était maintenant dans le contenu. J'avais l'impression d'être dans une boite d'allumette qui tentait d'échapper à la moindre friction. La nuit reprenait ses droits grâce à quelque note assises sur un silence. Le temps qui passait devenait une petite victoire... Personne ne regarde personne. Je le sens. Qui voudrait lire l'amertume ou de la peur dans les yeux de son voisins.
C'est pourtant de cela qu'il était question : une impression de ressentir d'un seul coup la fadeur de la vie., à quel point les choses sont à la fois brutales et fragiles, puisque si dépendantes des unes des autres : rien ne serait ce qu'il est si certaines choses ne se réajustaient pas pour compenser le reste. Mon mensonge m'a permit de louer cette voiture. Quelle merde.
Les violons surgissent et je ressens comme un shoot d'optimisme : il me donne l'honorabilité que je cherchais ce soir. Puis les percutions, douces mais nette exacerbait mon impatience de quitter les lieux. Plus je me focalise sur elles, et plus elle me semble déterminée. Comme des éruptions de plus en plus mécanique.
Ces putains de violons me trahissent maintenant en revenant sur d'inquiétantes notes aigües, qui incisent cette bouffée d'air : un frisson qui claque dans mes épaules se transforme en un engourdissement diffus dans mes jambes. Je me sens bien.
Cette musique exacerbe de plus en plus mon attention. Au virage cette sensation bizarre qui revient, celle que j'ai eu dans l'appart de Moumou: une fiction avait prit le pas sur une vie.
La Fuego tient bon, et Darius freine sporadiquement pour controler la descente de la voiture. Après un bond coup de frein, et un relâchement total accompagné d'une rapide manœuvre vers la droite puis la gauche, on sort de ce mini parking dans un silence relatif.
La voix du chanteur s'invite, pleine de mélancolie, posée exactement sur la note qu'il fallait : l'anxiété me gagnait et la voix me rassurait un peu. La voiture descend cette seconde pente pour longer le mur du bâtiment de Fayssal. Arrivé au bout, il démarre le moteur, une griffure sonore qui étouffe notre musique, pour ressortir sur une petite ruelle très escarpée : « And when he dies, he was alone ».
L'écho des trompettes semblait résonner entre les murs de ces tours, de ces barres de béton télécommunicants. Le ciel pourpre sombre.
Les clappements étaient comme des encouragements, la voiture se déplaçait lentement, les feux toujours éteints, le pare brise grisé par les traces de doigt et la lumière des lampadaires qui s'y réfractait était un voile pratiquement opaque par moment.
Je vois le feu :
- Passe mec
-T'es fou ou quoi ?
- Tu mouilles ? Passe ya personne.
- Et les keufs y vont nous voir.
- Arrête tes conneries toi aussi, les rues sont vides si on s'arrête on est fiché.
- Vas y passe la chatte à ta mère...
- C'est bon Abdallah calme toi il est vert maintenant.
- Sale pédé, on a les keufs derrière et il veut s'arrêter au feu. La chatte à ta grand mère tu voulais qu'on se fait serrer pour que tu racontes cette histoire aux pédales avec qui il traine !
- Calme oit ou tu descends...
- Quoi sale fils de pute. Tu t'arrêtes et je te baise ta mère et je prend les clés pour baiser ta mère pour de vrai.
- Quoi ?! S'ab tu fais du taek wondo tu crois que t'es dare ?
-'tain ! arrêtez wech !
- Écoute je vous dépose c'est pour oit seulement.. J'vais pas me casser les couilles à vous parachuter devant vos mères...
- On va où ? Me dit Alhass
- Euh j'sais ap.
- Dépêchez vous...
- On va à Vegas ?
- Vas-y je dois récupérer ma manette de toute façon.
Et c'est comme ça qu'on a décidé de se rendre à Vegas. Las Vegas était un quartier de notre cité qui tenait son nom d'une tour orange : la tour Vega.
Cette tour était là au milieu, prise au piège entre trois bâtiments. Tout chez elle, ressortait. Sa couleur, son nom, ceux qui y vivent.
Elle avait une sorte d'écriteau géant avec les quatre lettre V, E, G, A au dessus. Les mecs de ce quartiers – je suis incapable de dire qui a eu cette idée – se sont réapropriés cet écriteau et quelque part cette tour aussi en baptisant leur quartier Las Vegas.
Ce coin là était assez spéciale parce qu'il cultivait les paradoxes : super calme, super propre, il contrastait avec les autres quartiers. Mais en même temps beaucoup d'activités sous-marines : trafic de drogue, armes, voiture volé ou réparé dans les parking par les pères des caïds aigris par le travail à la chaîne.
J'oublierai jamais le père d'Abdelatif avec qui on discutait quand on était gosse quand il était assis complètement bourré à deux pas de mon école primaire en nous expliquant la vie. Il nous disait : « Les mecs d'aujourd'hui y passent en zonzon pour deux grammes, à mon époque on passai 15 kg dans la R18 de Gaspard, ça glissait ».
Ça se passait toujours comme ça : on discutait, puis on rigolait, puis ça dégénérait. On lui balançait des pierres pour l'obliger à se lever puis il se cassait la gueule, allongé sur ses crachats. C'était dare.
Pendant les émeutes en 2005, tous les quartiers étaient en mode Grozny sauf Vegas. Pour conforter le mythe, on dit que c'est parce qu'ils avaient trop à perdre s'ils se faisaient remarquer. Il y a encore des mecs qui y croient encore. Personnellement, je pense qu'il y a autant de raison de tout croire et son contraire. Les mythos sont un peu nos bardes.
J'avais l'intention de retrouver Parfait. C'est un renoi Zaïrois ou Congolais je ne sais plus. On a jamais vu ses parents. On raconte que sa mère voulait l'appeler Inter en souvenir de la compagnie qui la fait monter en France. C'est son père qui a eu le dernier mot, en l'appelant Parfait.
Il était bizarre. Mes potes et moi on a assisté aux divers périodes d'évolution du mec : il a un période caill' classique, puis un moment il était dans le genre je brasse des billets mais en fait je brasse de l'air avec ma langue, puis il a eu un trip mystico-vaudou.
Pendant des années, on ne l'a plus revu. J'ai appris qu'il était alors interné en psychiatrie. Depuis maintenant un an, il est de retour sur ses terres. Très peu l'appelle Parfait aujourd'hui. La BAC le surnommait « Prophète ». Et durant sa disparition temporaire, ce surnom a pris le pas sur son vrai nom : il creusait parfois des trous dans lesquels il chiait et/ou pissait. « C'est le couloir de télé, c'est lui... derrière toi, derrière moi, derrière tout le monde ».
A son retour, il est devenu un prêcheur de bonne parole, ''un grand frère'' comme dise les journalistes. Il trainait parfois avec Omar. C'était un renoi très grand, très mince : sa gueule est complètement défiguré par la 8-6. Quand il était bourré ils se fightaient souvent. Omar était très très balèze : il ne sent pas les coups. Certains disent que c'est à cause de l'alcool mais je pense que la génétique est là dessous : j'ai entendu parler d'une maladie qui rend les gens insensibles. Je pense qu'il doit avoir ce genre de truc.
Je me souviens une fois, complètement die, il gueulait : « Monsieur Bec » en insistant sur le « Bec » en défonçant la poubelle en plastique accroché au sol. Il mettait des gros coup de pied comme s'il shootait un ballon. Le sang traversait ses reebok et il continuait. Personne ne l'approchait quand il était comme ça. « Monsieur Bec descend que je te... que je te baise toi et ta femme ».
Jamais vu un animal comme ça.
Las Vegas n'est pas LE quartier le plus dangereux. C'est juste un quartier qui attire du monde. Le gros du truc on le voit jamais de toute façon.
Ça y est, je vois la tour Vega et le bâtiment de Parfait. Un coin fatigué. Il y a des mecs devant.
« Vas y dépose nous al... »
On descend et une bourrasque me claque la gueule. Je vois des mecs assis sur les marches d'une entrée de l'immeuble. Une BMW, une vieille série trois noire, sur le côté. La première personne que je remarque c'est le type assis au centre avec une béquille dont le métal reflète la lumière du lampadaire qui vomit sur eux un orange triste.
Mes gars et moi, les mains dans les poches, on s'approche et une autre ambiance nous accueille alors : la BMW crache un son dare. Les basses séquestrent les enceintes d'où elles émergent. Un son agressif à cause de la saturation. Une voix de funky nigger accentue encore plus cette saturation. Des percutions claires posent le décors.
Des Tupac et des Donnie Brasco hochent à chaque coup. Deux mecs avec des vestes en cuire noir l'un en face de l'autre manipulent leur portable. Alhassane prend les devants et baisse son pantalon ras les couilles pour improviser quelques pas de C Walk. Des « Siiii si! » fusent. On check. Chaque quartier à sa façon de le faire : ici, on tape la paume de la main de l'autre, puis on on claque nos doigts après avoir tenu brièvement l'extrémité du majeur de l'autre entre le pouce et le majeur. Et réciproquement.
Je m'approche, du gars avec la béquille, le sourire en biais, il me regarde : « Grand con il a grandi ! ». Cette voix de vieil ivrogne lui donnait une certaine prestance, comme un maque au milieu de ses hommes de main, une sorte de big money maker.
« Parfait ? Wesh, j't'ai même pas reconnu ! ». Lorsque j'ai prononcé son nom les deux mecs qui jouaient avec leur portable se retournent. Parfait continue de me regarder comme s'il m'attendait là depuis tout à l'heure.
“I'm trying not to lose my head”
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