Alhassane était essoufflé. J'avais une sensation, comme si un vide avait parcouru mon corps, de la tête au jambe, pour commander ma chute. Je suis à genou me tenant par la force de mes bras. Je sentais que je n'allais pas tenir longtemps. Mes avant bras tremblaient :
« Wow qu'est ce qui t'arrive ?! »
On me parlait. Ils disaient des choses et moi je n'étais pas capable d'aligner plus de deux réflections de suite... Je n'arrivais plus à penser... On continuait à me parler. On me déplace pour que je puisse m'adosser au mur.
« Qu'est-ce que t'as vue ? Il est mort ? »
Je regarde Ganva, comme si les paroles venait de lui. Je voulais lui répondre. Je manquai de souffle. Mon estomac me fait mal.
– Putain, il est mort... On est dans la merde. On va se faire serrer.
– Eh ! J'ai juste boxé des portes ! J'ai tué personne...
– Pareil, j'ai tué personne. Il était en vie quand on a quitté la pièce.
Il y avait une espèce de coalition qui se formait sous mes yeux. Chacun se dédouanait. Ca signifiait qu'ils s'entendait déjà sur une version... Je servais déjà d'urinoir.
Pendant qu'ils se répartissaient les rôles, je lâche : « Il est pas mort ». Leur discussion s'arrête. Ils me regardent et ils répètent mes mots, avec un espèce de soulagement. Un aveu.
« Il s'est chié dessus mais il respire encore... ».
Il se grattent en frottant leur bonnet contre leur tête sans l'ôter. Ils ne disaient plus rien : j'étais témoin de leur traîtrise latente, cette menace fictive qui se dévoile enfin. J'ai eu en live l'expression de leur esprit : j'ai compris que nous n'étions pas amis. Juste des voisins en mal d'expérience qui se retrouvaient dans un jeu de codes, de réflexes, d'expressions sans cesses renouvelées, redéfinies comme pour brouiller les pistes. On était là, tout le temps, mais on ne se connaît pas vraiment. On ne connaissait pas les limites de l'autre. Chacun avait jusqu'ici méticuleusement travaillé son image : ça partait du choix des baskets, aux soss pour les plans, les meufs avec qui on baise, la voiture que l'on achète en Belgique, jusqu'au temps que l'on passe dehors et surtout comment on l'investit.
On avait les même frustrations, le même stress, mais personne ne ressentait le besoin de l'exprimer. Tout le monde était dans le même merdier.
Je pense que j'en aurai fait autant qu'eux. Je me lève et je les regarde mais chacun se planquait derrière son écharpe, et fixait le sol comme s'ils attendaient un sermon. J'avais effectivement l'intention de leur expliquer les choses plus en détail. Mais en dire trop c'est prendre des risques pour la suite, si les choses se compliquent. De toute façon, je sais maintenant à quoi m'attendre, ils ont indirectement validé leur protocole d'accord...
- On fait quoi maintenant ? Alhassane qui t'as appelé tout à l'heure pour qu'on le rejoigne au centre commercial ?
– Darius.
– Dis lui de nous rejoindre et qu'on se casse d'ici, lui dis-je fermement comme pour me débarrasser de l'aigreur qui me tiraillait face à cette équipe de traître.
Il sort son clapet en faisant une moue comme s'il était injustement opprimé. Dans d'autres circonstances, je lui aurai mis une patate sèche sans prévenir.
Il lui explique donc la situation sans entrer dans les détails, c'est à dire en ne parlant que de ce qu'il se passait à l'extérieur.
La brume toxique nous attendait dehors. Les flics étaient certainement équipé pour provoquer des accidents après toutes les saloperies qu'ils ont reçu dans la gueule.
– Putain mec, j'oublierai ap.
– Quoi qu'est ce qu'il y a ?
– Darius dit qu'il veut pas être repérer là bas, il a endormi trop d'amendes s'il se fait griller, il va casquer...
– Putain !
– On va faire quoi maintenant ? On va attendre comme des rats qu'ils nous gazent dans ce hall ?
– Dis lui de nous attendre au square Montesquieux. Il nous intercepte et on décolle.
– Avec ce brouillard tu crois qu'on va y arriver ? On va être en sang et les keufs vont nous cueillir au bout de la rue me dit Ganva.
– Écoute si tu veux rester ici, c'est pas mon problème.
En lui balançant cette phrase dans la gueule, je jouais sur sa peur : un délinquant dans une entrée, un cadavre au premier le raccourcis est vite fait. Quelque part j'espérai qu'il me dise je reste, je regrettai déjà de lui avoir dit ça : peut-être qu'il serait resté sans avoir à le pousser. Mais ce salopard sait où son intérêt se trouve : « C'est bon je vous suis ».
On inspire alors profondément et on soulève nos écharpes. Je vois Alhassane qui soulève ses chaussettes. Je remets ma capuche, j'accroche ma batte de base-ball au dos avec un lacet que je sers pour éviter qu'elle tombe : « Wesh Robin du bois de boubou ! ». C'est vrai, je ressemblait à une sorte de Robin des Bois avec cet arc improvisé qu'était ma batte et ce bout de ficelle.
Je ne dis rien, je racle profondément et je crache . Ganva s'étire en s'appuyant sur une boite au lettre. On ne savait pas ce qui allait se passer. La seule chose que l'on souhaite dans ce genre de situation, c'est que les choses se passent vite. Sans voir le truc venir. Comme une aiguille qu'on t'enfonce dans le cul.
Ganva récupère les protections d'Abdallah et les engouffre dans son sac. On s'entraidait pour maquiller nos silhouettes. Pendant que je remonte mon panthalon, je vois Alhassane qui prie . Il parle le peul. Je ne sais pas ce qu'il dit. On était face à un adversaire visiblement puissant mais qui s'exprimait dans l'ombre. On a tout fait pour créer cette situation, ce trou d'air, cet ensemble vide où tout est redéfinie : chacun doit prendre ses précautions, ce qui va se passer dépendra directement de chacun de nos actes. Alhassane ouvre la porte et sort le premier.
Il court le dos courbé. L'enfer. La brume me chauffait puis me piquait les yeux, je courrai comme un chien, comme un condamné à mort. Le tapis de bitume défile à une vitesse de dingue sous mes baskets, mes yeux me piquaient d'avantage. Les larmes coulent, et je m'essuie rapidement avec mes moufles. La nuit, j'ai l'impression de courir plus vite. J'ai toujours eu cette sensation. Le décors ne se déplace pas exactement pareil.
Abdallah et Alhassane se sont vite transformés en ombre que cette rosée toxique a fini par avaler. J'étais incapable de comprendre comment il faisait pour se repérer. Très vite mes poumons prennent le dessus sur ma volonté : j'avais sprinté sur une cinquantaine de mètres en coupant ma respiration. Les toxines rentrent prodigieusement dans mes poumons. Cet air agressif, de par sa température et sa composition chimique me brûlait de l'intérieur. Je m'arrête brutalement. Je tousse. Une toux dégueulasse. Une toux qui te fait trembler de l'intérieur, qui te griffe comme si du verre pilé remontait jusqu'à ta gorge. J'essaie de reprendre calmement mon souffle et les toxines rentrent de plus belle dans mon corps. J'étais pris au piège, comme un insecte ou un rat qu'on gaz. Mon nez coule, et je commence à ressentir la fatigue. Mon coeur s'emballe et ma tête tourne légèrement. Ganva qui était derrière me colle une gifle sur la tête : j'aurai presque cru que c'était un policier sur le coup si en me courbant je n'avais pas vu ses baskets. Je me ressaisis et je reprend le marathon. Je saute la barrière qui me paraissait plus haute avec l'éclairage. Plus je courrai et plus ma respiration s'améliorait. Je m'éloignai des gaz lacrymos pour respirer cet air froid et pure. Je traverse la route sans vérifier quoi que ce soit. Je remarque quand même des points rouges. C'était la police. Ils étaient là où Ganva ou je ne sais plus qui m'avait qu'on allait se faire cueillir.
On coupe directement en passant par à travers quelques buissons plutôt que de les contourner : j'y arriverai plus rapidement ou je me planquerai si nécessaire. Je remercierai jamais assez le maire pour sa politique de refleurissement du quartier ! La vingtaine passée je jouais encore à la chasse à l'homme comme au collège ! Ces années d'entraînement auront servis à quelque chose !
Je cours confiant pour finalement apercevoir Alhassane montrant la direction où se trouvait la voiture de Darius.
Jamais je n'ai été aussi heureux de voir cette Renault Fuego rouge complètement déglinguéez, avec cette fumée blanche derrière elle. Dès que je l'aperçois, j'arrête ma course. Mon coeur me punit. Il boxe ma cage thoracique comme pour fuire son propriétaire. Il tape fort. Je sens les veines de mes tempes, tambouriner à leur tour. Mon écharpe m'étouffe. Je la retire et mon halène sent le sang. Je racle ma gorge pour cracher et voir si je ne saigne pas. Non, c'est blanc.
Je les vois. Mes potes sont déjà à l'intérieur en train de rigoler et en se faisant des tapes. Si j'entre je vais étouffer. Je marche puis arrivé à la portière je respire profondément en m'appuyant sur celle-ci comme un alcoolique sur le point de vomir.
J'étais épuisé, suspendu au bras de sa caisse mais bercé par son ronronnement.
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