"Abdallah ? Tu as oublié quelque chose à la mosquée ?"
Un silence était sur le point de s'établir. Alhassane, toujours masqué par son écharpe, jusque là planqué contre le mur, entre en force avec un violent coup d'épaule. Papa est projeté derrière sa porte : l'appartement est à nous.
Moi j'étais à gauche de l'entrée, et j'avais suivi le mouvement d'Alhassane. C'était petit chez lui. Les couleurs étaient assez homogènes : le fauteuil usé en cuir marron se mariait au meuble en bois, probablement récupéré dans une décharge ou dans une cave abandonnée, et son papier peint kaki.
Ca sentait l'encens. Ca ressemblait à un petit appart' de vieux boxeur retraité, qui aurait été détroussé par son manager jusqu'à ce qu'il devienne suffisamment gaga pour se résoudre à devenir ouvrier.... Quelque chose comme ça. A part les photos, rien ne témoigne de la présence d'une femme. Pendant que le vieux étaient à terre, se tenant sur ses coudes, en répétant constamment "Abdallah? C'est toi Abdallah ?", je voyais ses mains qui tremblaient. C'était la peur ou les relans de sa carcasse contre le déséquilibre lié à sa position.
Je pose les yeux sur la console : une télé cathodique, bombée, dont le reflet présentait le portrait déformée de la scène qui se déroulait. "Abdallah, je sais que c'est toi, répond !".
"Ferme ta mère !" crie Ganva, en lui balançant le gros Robert sur sa sale gueule. Une gueule de gros chien qui cache, qui complote, qui arrose. Le gras qui pend en dessous du menton, insolemment en bonne santé pour un cardiaque. "Abdallah, j'vais dénoncer ton papa ou syndic". Ce porc aveuglé par ses années de médiations, de pressions, n'avait pas encore pris conscience de sa situation.
J'empoigne le coin de la table, et je lui envoie un gros coup de pied dans les couilles : il tombe sur le côté en tenant ses mains entre ses jambes comme s'il espérait que cela le préserverait de la douleur.
Personne à ce moment-là ne bouge, mais personne ne s'était dessolidarisé. Ce coup de pied était un exutoire pour tout le monde je pense : toutes ces années où ils nous expulsaient du hall d'entrée... Toutes ces fois, en rentrant chez nous où nos pères nous attendaient la ceinture entre les mains... Je craignais ce type plus que mon père. Il suffisait que mon père apprenait que des personnes m'ont surpris en train de lui parler, pour qu'il m'attrape par le col et me donne de gros coups de pied au cul, de l'école jusqu'à la maison, avec tous les copains qui couraient autour en riant. Il "s'amusait" à chaque fois à relâcher mon col pour que j'avance par la force de ses coups de pied. Je tombais pratiquement à chaque fois. "Petit con, Petit con".
En grandissant, mon père à traverser le sol, et je suis devenu pour tout le monde "grand con".
Alhassane se foutaient souvent de ma gueule en disant que je devais avoir le cul plus plat que la terre. En le voyant se tordre de douleur, une excitation sexuelle montait. Ce sentiment de puissance. Je venais de prendre le pouvoir : j'ai grandi en traversant le seuil de l'entrée ! Bientôt une érection allait trahir mes pensées malgré la double couche de pantalons. Je me précipite vers la télé pour la foutre par terre. Et je regarde par terre en me demandant ce qu'on faisait ici. C'était curieux, ce vide... Qu'est ce qu'on foutait là ?
Les clés de la cave. Je me dirige vers Ganva et je lui chuchote : "Demande lui où sont les clés de la cave?".
Ganva me regarde du genre "pour qui tu te prends ce soir ?". J'ai fait mine de regarder le vieux mais je savais qu'il continuait à me regarder.
"Les clés de la cave ? Où elles sont ?" dit il à travers son écharpe.
Le vieux était en train de faire dans son froc, il marmonnait des mots en arabes. J'ai compris mon erreur. On ne l'avait pas assez menacé, du coup il s'est braqué et quoi qu'on puisse lui faire c'était mort. Il était replié sur lui-même. J'ai vu ça dans un documentaire où des soldats américains se faisaient torturer par des noiches. Ils disaient qu'ils étaient forts parce qu'ils s'arrêtaient à chaque fois, juste avant que le mec claque. Pour le relancer quelques heures après. Mais généralement ce n'était pas efficace parce que psychologiquement, il n'était plus là. Ils n'étaient plus dans leurs corps. Qu'on pourrait les violer ce serait pareil pour eux.
Je ne voulais pas qu'il entende ma voix mais ça m'a échappé :"Ce con est perché. On peut rien en tirer". Alhassane ne comprenait pas, il avait l'impression que je me dégonflais : il le saisit par le col en le fixant dans les yeux, et en hurlant fermement "Sale fils de...". Et c'est là qu'il s'est rendu compte qu'il était en pleine crise.
Il me regarde et j'ai compris.
"On bouge !"
On sort en catastrophe. En descendant, j'ai failli me casser la gueule. Mes potes étaient déjà devant la porte de sortie. J'étais surpris de les voir dans le hall, et pas à l'extérieur : "T'as vu le brouillard !" dit Alhass en toussant.
"Merde faut qu'on retourne, les keufs nous attendent aux sorties. S'il ne voient rien ils vont débouler dans chaque entrée et nettoyer".
"On a qu'à rester dans l'appart' du vieux !" dit Abdallah.
Et là un silence. Personne ne voulait admettre sa peur de retourner à l'intérieur.
"De toute façon, ils sont pas cons, ils savent où se trouve le concierge : ils vont peut être faire des descentes dans les caves pour récupérer du matos s'il y a du matos".
Ganva venait de nous trouver l'excuse parfaite.
Mais Alhass répond : "t'as pensé à fermer la porte derrière toi ?", me dit-il.
Alhassane venait de désigner le type qui allait chercher les clés...
Je monte les escaliers deux par deux : la police peut débarquer d'un moment à l'autre, et si le vieux avait simulé... J'entre et une violente odeur de merde me prend à la gorge. Le vieux était là, le combiné de téléphone dans sa main droite parterre. Mon premier réflexe était de saisir le téléphone : tout porte à croire qu'il n'a pas composé de numéro. Ce vieux dégueulasse avait bien simulé. J'avais envi de lui foutre un coup de pied au ventre. Et j'ai vu son froc salis de tous les coté : Mouloud venait de mourir. Il a évacué le surplus dans son salon. Je m'approchai de l'armoire et l'odeur de merde était tellement fraîche qu'elle me provoquait des spasmes. Une profonde envie de gerber mélangée avec l'angoisse d'avoir vu ce que j'ai vu sur le toit, d'être encore une fois le spectateur et acteur de la mort de plusieurs personnes me donnait des vertiges. Je sentais que quelque chose allait sortir. Je sors de cette pièce à deux doigts de me vomir dessus. Je referme la porte derrière moi et je souffle. Ca y est j'ai basculé de l'autre côté.
En redescendant complètement sonné j'étais presque assommé de les voir devant la porte de la cave, l'air abattu, et surtout à trois année-lumières de comprendre ce qu'il venait de se passer.
On allait certainement s'engueuler pour coller la faute à l'autre avant que l'un d'entre nous finisse par se dénoncer en premier avec tous les privilèges que cela comporte, à commencer par un transfert non équirépartie des emmerdes... Que faire ?
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