Il fait froid. Il est l'heure de décoller. Mes amis et moi, nous sommes debout dans le froid. Fiers, et flamboyants de par notre jeunesse. Les manifs se lancent et ça sent la haine : le caoutchouc brûlé m'aide à émergé de ma journée de sommeil. Le vent me fouette les oreilles. De toute façon il est temps de mettre ma cagoule, mon écharpe. Le cinéma commence.
J'attends Abdallah près de la bouche de métro. La nuit est sur le point de tomber. Non, il n'est que dix-huit heures pourtant. La brume a feutré les rues. Mes yeux me piquent et Abdallah m'énerve.
Le temps passe, et heureusement j'ai pensé à mettre un deuxième pantalon sous mon survêtement. Et il est enfin arrivé.
Capuchonné, moufles, air max, survêt'.
Je lui dis :"Wesh c'est quoi cette démarche". Il me dit :"J'ai mis mes protections". Abdallah fait du taek wondo. La haine dans les yeux. Il ressortait pourtant de la mosquée.
La nuit est opaque. Aucune étoile ne transparait. Quatre mecs devant l'école maternelle ont décidé de passer à l'action.
Nous prenons nos barres de fer et nous montons les marches. Sur le toit de la ville, le ciel nous lacère le visage. Debouts, batte de base ball sur l'épaule, nous règnerons toute la nuit sur cette ville. Nous sommes les derniers desperados d'un middle west bétonné.
La brume escalade les étages de ces fenêtres fermées par ces locataires qui prient pour que leurs voitures ne brûlent pas. Et pourtant ce soir les flammes vont lécher les trottoirs, les astéroïdes s'écraseront sur le toit des fourgons, et sur les murs des écoles : la fin du monde en une cinquantaine de minute. Une voiture de police arrive et chacun sert les dents. Les rues orangeâtres maquillées par cette brume laissent échapper quelques appels, des sifflements.
Maman pardonne-moi, je ne connais pas encore mes limites.
La foudre s'abat sur un petit groupe de policiers qui passaient en dessous : des briques rouges, ou en passe de le devenir pleuvent sur ces malheureux. Très vite nous nous cachons pour ne pas être repérer dans cette forêt de béton. Quelque cris, étouffés par les casques se font entendre : mon coeur fait vibrer la fermeture éclaire de ma veste. Allonger par terre derrière ce petit muret qui nous sépare du vide, l'un d'entre nous se lance : il jette un coup d'oeil pour voir si les policiers sont repliés.
Ganvaldez me fait signe : « Vas-y bombarde ».
Je ne sais pas ce qui m'a pris et j'ai crié : « Allah Akbar ». Ma mère me tuerait si elle m'entendait... Tous ces cours de cathé pour se retrouver sur un toit à crier « Allah Akbar »...
Je lance le four micro onde en direction du fourgon, et en me retirant pour me cacher derrière le muret j'aperçois deux choses : deux hommes à terre, et un nouveau fourgon à l'approche. Finalement la nuit sera longue.
Alhassane lit l'inquiétude dans mes yeux et sort son portable : « rejoins nous au centre commerciale, ça va être tigre ».
Mes potes et moi, nous descendons les escaliers à toute allure pour rejoindre les caves où nos scooters nous attendent :
« Allah Akbar, grand con, tu t'es cru à Kaboul ». Mon écharpe collé au visage, je pouffais de rire mais j'étais à deux doigts de pleurer de peur. J'avais peut être tué ces deux hommes sur le trottoir.
La violence ne m'a jamais paru aussi difficile à vivre qu'en ce moment.
« Il est malin grand con, il a fait ça pour que les keufs se disent que c'est un reubeu qui a fait le coup » me lance Ganva.
Arrivés au rez de chaussée, essoufflé après avoir descendu une trentaine d'étage puisque les ascenseurs sont en pannes depuis une dizaine d'année, on se retrouve devant une porte fermée : les proprios avaient prévus le coup ou c'est peut être les coproprios qui ont contacter le concierge pour prendre leurs précautions.
« Il faut qu'on couche cette putain de porte », dit Abdallah en lançant un violent coup de pied sans la faire trembler.
« Ou faire une visite à Papa Mouloud », dit Ganza.
Tout le monde détestait Papa Mouloud. Il était le premier à se présenter aux caméras quand les journalistes de l'an dernier ont rendu visite au quartier : il en racontait trop, c'est limite s'il ne dénonçait pas ses voisins. Personne ne pouvait s'en prendre à lui, il est cardiaque, son fils n'est pas là pendant les vacances, et on raconte qu'il a une certaine influence par rapport au syndique.
Si on s'en prend à lui, et qu'il découvre l'identité de ses agresseurs, autant dire à ses parents de faire leurs bagages et décoller aussi sec. Je n'ai pas peur pour moi, mais seulement par rapport à ce que mes parents risquent d'avoir comme problèmes. De toute façon, s'ils me foutent à la rue Octay m'a dit qu'il me réserve une place au grec du coin si je cherche du taff.
« Rendons visite à Papa Moumou ». On remonte au premier et des cris se font entendre dans la rue : on sent presque l'odeur des bombes lacrymogènes.
Une fois devant la porte du concierge, c'est au pied de celle-ci que j'allais me débarrasser de mon innocence, qui jusque-là, avait réussi tant bien que mal à travestir mes pulsions.
La porte finit par s'ouvrir...
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